En Egypte, c’est dans le silence qu’on bourde Macron et la France

Article : En Egypte, c’est dans le silence qu’on bourde Macron et la France
1 décembre 2020

En Egypte, c’est dans le silence qu’on bourde Macron et la France

Le sentiment antifrançais que l’on prête depuis peu à certains pays d’Afrique, se développe et gagne du terrain. Les propos d’Emmanuel Macron le 22 octobre 2020 sur les caricatures et l’islam, ont exacerbé les tensions un peu partout. Au Mali, en Libye, au Sénégal, des musulmans ont manifesté publiquement pour l’honneur de leur prophète. Mais ici en Egypte, à défaut de manifestants dans les rues, c’est plutôt des initiatives individuelles et discrètes qui s’érigent contre la France.


En Egypte, le calme dans les rues est épatant en cette période ou certains pays musulmans et du monde arabe se révoltent contre la France. Ici aucune manifestation populaire appelant à boycotter. Et Jean-Yves Le Drian, chef de la diplomatie française peut en témoigner. En visite au Caire le 08 novembre dernier, le ministre français a eu la chance de toucher du doigt la réalité sur les terres égyptiennes.

Ce climat égyptien bien tempéré arrache-t-il à la France sa posture de timoré en ce moment ? Bien sûr que non. Autrement, l’Elysée n’aurait pas mandé Le Drian de cette mission d’apaisement dans ce pays à majorité musulmans sunnites [environ 95%]. Même si ce dernier a assuré : « J’ai rappelé et je rappelle ici le profond respect que nous avons pour l’islam … Ce que nous combattons c’est le terrorisme, c’est le détournement de la religion, c’est l’extrémisme« . Une partie des égyptiens n’en est pas convaincus. Ils  cherchent plus que jamais des voies et moyens pour se faire entendre.

Le Drian n’a pas vu la révolte dans les rues égyptiennes, mais elle existe

Des Egyptiens en veulent à Macron. Et ils le font savoir depuis quelques jours par une distribution discrète de tracts. Sur ces feuilles au format A4, on peut voir une photo du président français légendée par la phrase : « Respecte mon prophète / Tout sauf la France ». Dans les rues du Caire, la campagne de tracts commence par séduire. Des pharmacies ou des supermarchés de quartier en font déjà une affiche à leurs différentes entrées.

L’objectif principal est de « rappeler à la France de cesser de porter atteinte au prophète Mahomet », précise Moumou. Cet employé d’une société de livraison au Caire, prend au sérieux le nouveau combat. Sur sa moto de fonction, il trouve même un petit espace pour le tract « anti-France ». Mais d’où a-t-il reçu cette feuille de propagande ? « D’Icham, un ami de longue date », révèle-t-il. D’ailleurs c’est avec ce dernier que Moumou déjeune ce jour là. L’instant de la pause est ouvert à d’autres jeunes en face d’un café estampillé du même tract que celui de la moto de Moumou. Ici les discussions dédiées à la France, fulminent sous la supervision du leader : Icham. Le trentenaire refuse de dévoiler la source de ses tracts, mais promet sans fard : « La distribution va continuer jusqu’à ce que la France et son président arrêtent de mépriser notre religion, l’Islam ».

Même sans convictions, certains s’engagent

Le spectre de la révolte gagne du terrain au sein d’une couche juvénile qui, parfois se montre suiviste. Visiblement certains s’engagent juste par solidarité. «Moi j’ai juste accompagné mon ami et je ne savais pas que c’est pour parler de ces papiers sur la France », explique Mofti, un participant. Pourtant, celui-ci va repartir avec un lot d’affiches à distribuer aux commerçants de son quartier.

Plus que convaincu de son combat impromptu, Mofti s’est désormais approprié un langage de meneur. « C’est des documents que je vais distribuer dans différentes boutiques de mon quartier. Avec ça, je vais pouvoir motiver les commerçant à boycotter tout ce qui est français », scande-t-il. Pour l’heure, les produits « made in France » ont toujours leur place de choix dans les rayons des supermarchés. Personne ne les renie ouvertement si ce n’est que sur les réseaux sociaux. Twitter, Facebook et WathsApp sont ces  nouvelles armes pour discréditer les multinationales françaises.

Ça reste peut-être une triviale campagne virtuelle, mais elle semble efficace. Sur Facebook, les photos appelant à ne plus consommer du « made in France », se répandent comme une traînée de poudre. Elles traversent désormais toutes les générations. Adolescents, jeunes et vieux, en publient régulièrement avec des légendes les plus belliqueuses. Hassan y contribue activement, avec une moyenne de deux photos publiées par jour. Ce boulanger de 51 ans, reconnait son illettrisme mais n’en fait pas pour autant un obstacle. « Je sais que je ne sais pas trop lire ni écrire. Donc je ne fais que republier des photos et je ne fais aucun commentaire. Moi je mets toutes les photos contre le président Macron et la France. Oui, comme ce que j’ai actuellement ici », clarifie-t-il en indexant sa photo de profil Facebook.

Le regret de ne pas pouvoir aller au-delà des réseaux sociaux

L’image dont parle Hassan, n’est qu’une mosaïque de plusieurs enseignes d’entreprises françaises, cachetée d’un « Stop France ». Elle est l’une des plus courantes et prend aussi pour cible la filiale Maghreb-Orient de la chaîne de télévision TV5.  En Egypte, la chaîne propose des émissions en langue française, sous-titrées pour la plupart en arabe. Toutefois, certains de ses téléspectateurs, avouent ne jamais lui fausser compagnie. C’est le cas d’Abdalallah, un étudiant en commerce.

« Moi j’ai connu TV5 depuis que j’ai eu 11 ans environ. J’ai fait un collège français et TV5, depuis ce temps, m’a beaucoup aidé à parfaire mon français. C’est une longue histoire. Je ne pense pas me passer de TV5. Ça m’aide en fait », raconte Abdalallah, très rétrospectif. Hormis cette clarification exceptionnelle, il ne cache pas son désaccord vis-vis des propos d’Emmanuel Macron sur l’islam. « Je ne suis pas forcément d’accord avec le discours du président Macron sur ma religion. Il y a des choses qu’il a dites qui, attisent la haine plutôt que d’apaiser les tentions. Sincèrement, moi j’ai mal. Mais je ne peux rien contre tout ça »,  avoue-t-il.  

Abdalallah n’est pas le seul à se sentir dans une incapacité. Même les plus entichés de cette campagne de boycott, regrettent de ne se contenter que d’une distribution de tracts. Certains comme Icham, auraient voulu une descente massive et régulière dans les rues du Caire. Mais hélas, prendre les rues sous le régime d’Abdel Fattah al-Sissi n’est pas sans conséquences. Et Icham ne l’ignore pas du tout. D’ailleurs c’est ce qui le pousse à conclure : « la France a trop de chance que nous soyons au temps du président Al-Sissi. On risque la prison à la moindre manifestation dans la rue. Mais je sais qu’on trouvera les moyens pour exprimer autrement cette colère en nous ».

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